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› GUY DEBORD, LES SITUATIONNISTES ET L'EXTREME DROITE : RECUPERATION A TOUS LES ETAGES

Posté le : 02-09-2006 Catégorie: L'HERITAGE DE GUY DEBORD

(Ce texte a été publié dans le premier numéro de la revue Archives et documents situationnistes, Denoël, automne 2001)

 Quelques mois après le suicide de Guy Debord , survenu en novembre 1994 , la revue Éléments pour la civilisation européenne rend à l’écrivain un bruyant hommage , sous la plume de Charles Champetier : “Debord est mort... Vive Debord!” , clame en titre le porte-voix du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE) . S’ensuit un panégyrique appuyé de l’auteur de Mémoires : “Mais telle fut sans doute la grandeur de l’IS : rassembler quelques esprits forts et indépendants , dont le destin individuel était assurément plus riche d’enseignements que leurs dérisoires assauts collectifs contre l’ordre bourgeois. Ainsi doit se comprendre l’évolution de Guy Debord après 1968 , toujours plus enfermé dans une solitude austère , acérant son style . Son propos gagna en pertinence , ce que Mai 68 avait dissipé en violence , et la distance prise à l’égard du monde n’en rendit que plus implacable sa critique”(1) .

L’apologue de Charles Champetier ne saurait être pris à la légère . Il intervient historiquement comme le point d’orgue d’un mouvement d’engouement , qui naît à la fin des années soixante pour se déployer à l’orée des années quatre-vingt-dix . Aujourd’hui même , le soufflet ne semble pas devoir retomber .

Guy Debord demeure l’objet d’une passion vive , tenace et discutable . On ne peut que s’étonner d’un tel enthousiasme . Le cofondateur de l’Internationale situationniste mérite-t’il un tel traitement post mortem ? Par quel sortilège est-il devenu malgré lui une figure emblématique de l’extrême droite en générale , et de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist en particulier , à l’instar d’Ernst Niekish , d’Ernst Junger , de Julius Evola ou de Carl Schmitt , pour citer quelques figures étudiées par le GRECE ? Qu’est-ce qui justifie un tel intérêt tardif ?

On sait que les situationnistes n’ont certes jamais manifesté le moindre penchant pour les thèses néofascistes . Guy Debord s’est lui-même toujours situé aux antipodes du “souci identitaire” , de l’inégalitarisme , du négationnisme , du nationalisme , de l’antisémitisme , des régimes forts ...

Une certaine extrême droite lui voue pourtant une manière de culte , qu’il importe ici de questionner , dans la mesure où il s’apparente de facto à une récupération . Encore ce “culte brun” appelle-t’il la nuance . Pourquoi et comment certains aspects de la pensée situationniste ont-ils pu fasciner les tenants de l’ordre nouveau ?

 

L’OBSESSION DU COMPLOT

 

On s’aperçoit d’emblée que l’extrême droite française ignore totalement l’existence de l’Internationale situationniste jusqu’à la date assez tardive de décembre 1966 . Encore cette découverte s’inscrit-elle dans le sillage médiatique du scandale de Strasbourg . Les néo-fascistes n’ont guère de mérite . Ils lisent simplement les quotidiens .

Le 14 mai 1966 , une poignée de sympathisants situationnistes s’empare du bureau de l’UNEF à Strasbourg . C’est le début d’une série d’actions ludiques , qui culmine le 22 novembre , lorsque est diffusée massivement une brochure rédigée par Mustapha Khayati : De la Misère en Milieu étudiant (2) .

L’affaire de Strasbourg propulse les situationnistes sur le devant de la scène . C’est dans ce contexte explosif et médiatique que l’hebdomadaire Minute lâche sa première bombe : “Sur le plan constructif , si l’on ose employer ce terme , nos “situationnistes” proposent de “dissoudre la société présente et d’accéder au règne de la liberté” ; leur devise est de “vivre sans temps mort et de jouir sans entraves” .A en croire les mauvaises langues , ce dernier point au programme serait déjà en cours de réalisation au siège de l’A.G. où la sexualité de groupe s’épanouirait effectivement “sans entraves” (3) . Nous voici d’emblée projetés en pleine polémique . Minute identifie spontanément les situationnistes à des adversaires un tantinet folkloriques . Ce sont des “chahuteurs” , des “fauteurs de trouble” : “L’ordre ne règne plus à Strasbourg . N’empêche ! Que des années de militantisme progressiste aboutissent à livrer le syndicalisme étudiant à une pareille équipe de zigotos , en dit long sur le fiasco de l’UNEF.” Les membres de l’IS sont décrits comme des “zigotos” , des “partouzards” sans crédibilité . A travers eux , c’est manifestement le syndicalisme “de gauche” , que Minute tente de pourfendre .

En mai 1967 , l’hebdomadaire poursuit sa campagne antisituationniste , mais développe un nouvel argumentaire , marqué du sceau de la conspiration . Évoquant les nombreuses actions entreprises en Europe contre les troupes de l’OTAN , il laisse entendre que l’Internationale situationniste pourrait n’être que l’instrument d’un complot pro-soviétique : “Il s’agit là d’un réseau international où se retrouvent les anciens du réseau Jeanson en France , des provos de De Vries en Hollande , des membres de l’Internationale situationniste , particulièrement bien organisés à Copenhague” (4) . Par delà leur apparence de “zigotos” , les situationnistes s’intégreraient en réalité à une conspiration , visant à déstabiliser l’Occident . Ils seraient les créatures des services secrets de l’est. Derrière les “zozos” se dissimuleraient de redoutables agents d’influence aux ordres de Moscou . Méfiez vous des clowns ...

Les événements de Mai 1968 ne font que renforcer cette thèse , dont le principal artisan est alors un dirigeant du Mouvement Occident : François Duprat . En juin 1968 , le futur grand organisateur du Front national publie au Nouvelles Éditions latines un virulent pamphlet antigauchiste : Les Journées de Mai 68 , Les Dessous d’une révolution (5) . L’argumentaire en est limpide : les mouvements d’extreme-gauche ne sont que les instruments de puissances étrangères . Suivez mon regard ... Définissant brièvement l’Internationale situationniste comme la “nouvelle formulation d’un anarcho-communisme” , François Duprat échafaude un scénario particulièrement audacieux . L’IS passe faussement pour un groupe inoffensif . Mais c’est elle et nulle autre , qui fut à la base des troubles de la faculté de Nanterre . Rien d’étonnant à cela , puisqu’elle est directement reliée à un service de renseignement étranger : “L’Internationale situationniste (siège à Copenhague) avait mené en 1965 une violente campagne contre la présence de troupes de la Bundeswehr sur le territoire danois . Les services de sécurité de l’OTAN y avaient vu la main de la HVA (service de sécurité et d’espionnage est-allemand) toujours active au Danemark” (6) . Duprat fait ici allusion aux événements de Randers , survenus en mars 1965 . La section danoise de l’IS est alors représentée par un plasticien : J.V. Martin . Celui-ci réside dans la petite ville de Randers . Dans le cadre de manoeuvres décrétées par l’OTAN , une colonne de blindés allemands doit traverser la bourgade . C’est la première fois que l’armée allemande entre au Danemark depuis la fin de la seconde guerre mondiale . Martin monte alors un comité pour lutter contre l’intrusion . Le 18 mars , sa maison fait l’objet d’un mystérieux attentat . Une provocation ? Il semblerait que le comité anti-OTAN de Martin ait beaucoup effrayé certains éléments atlantistes . Précisons que le siège de l’IS ne se trouve pas à Copenhague , comme l’affirme François Duprat , mais dans un café situé au 35 rue de la Montagne Sainte-Geneviève , Paris Vè .

Les Situationnistes sont-ils véritablement des agents secrets est-allemands , travaillant pour la mystérieuse HVA ? Elle court , la rumeur ... et se propage à l’extrême droite .

Décidément prolixe , François Duprat publie un nouvel ouvrage en octobre 1968 : L’Internationale étudiante révolutionnaire (7) . Il affirme que “le célèbre Mouvement du 22 Mars est né de la jonction entre un groupe de quelques étudiants situationnistes et un anarchiste allemand que Mai 1968 allait rendre célèbre , Cohn-Bendit , étudiant en sociologie à Nanterre” . Quand les “situs” paraissent , les Allemands ne sont décidément pas loin ! Le militant néofasciste se lance au passage dans une nouvelle définition du “situationnisme” , qui trahit encore et toujours sa méconnaissance : “Le situationnisme est une nouvelle façon d’interpréter Marx , en détachant les thèmes de celui-ci de leur contexte économique . La mission révolutionnaire y est ainsi transférée du monde ouvrier , plus ou moins embourgeoisé , à la jeunesse” (8) .

Historien de l’extrême droite , François Duprat mourra dans un attentat en 1978 . Il démontre ici sa totale incompréhension du phénomène situationniste .

La thématique du complot sera pourtant reprise en maintes occasions et deviendra un des leitmotivs de l’extrême droite . Un numéro spécial de la revue Défense de l’Occident , sorti en juin 1968 , insiste encore sur les liens supposés entre les situationnistes et les agents de la “République démocratique allemande” (9) .

 

LES PRÉMISSES DE LA FASCINATION

 

Un petit journal royaliste se distingue alors par une étonnante bienveillance .

Organe des étudiants de la Restauration nationale , le mensuel AF-Universités ne découvre la brochure de Strasbourg qu’en octobre 1968 . Une “divine surprise” ... Bien loin de la conspuer , il l’approuve au contraire sans réserves :”(...) Cette contestation radicale pourrait être souvent la nôtre , si elle ne s’envolait pas dans une phraséologie désastreuse . (...) Bravo , Messieurs , mais alors venez chez nous combattre la démocratie , au lieu de vouloir la réaliser sous ce que vous croyez être une autre forme ! De l’audace !” (10)

Pourquoi les étudiants maurrassiens rompent-ils subitement avec le regard “conspirationniste” initié par François Duprat ? Pour décrypter ce revirement , il importe de prendre en compte la profonde hétérogénéité de l’ultra-droite , qui se divise et se subdivise en de multiples familles .

Si François Duprat et le mouvement Occident s’intègrent à un courant que l’on pourrait qualifier de “nationaliste classique” , les jeunes de la Restauration nationale (ex-Action française) constituent dans le royalisme “orléaniste” une sensibilité “moderniste” , qui questionne la référence à Maurras , et se sent de plus en plus proche de certains courants anti-autoritaires issus des barricades .

Un slogan fleurit en 1969 sur les murs de Paris : “Monarchie = anarchie plus un” . On peut éventuellement sourire de cette vision “libertaire” de la royauté, mais elle correspond à l’évolution d’une sensibilité qui s’organise déjà au sein de la Restauration nationale et va donner naissance au printemps 1971 à une organisation inclassable : la Nouvelle Action Française .

La NAF opère bientôt une rupture radicale avec l’extrême droite . Elle révise le bagage de l’Action française et s’intéresse bientôt à des personnalités aussi diverses que Maurice Clavel ou Pierre Boutang .

Les royalistes de la NAF ne peuvent manquer d’observer avec bienveillance les situationnistes . Ceux-ci incarnent à leurs yeux une pensée en rupture avec le marxisme , qui s’apparente au “retour de Dionysos” et à l’appel ancestral des fêtes de la Saint-Jean (11).

A l’orée des années soixante-dix , la Nouvelle Action française demeure toutefois très isolée . Et les situationnistes continuent de se voir conspuer par une extrême droite “classique” , résolument hostile .

Consacrant un dossier à l’extrême gauche en 1971 , le bulletin Ordre Nouveau Informations , publié par le mouvement éponyme , évacue l’IS dès la première ligne avec un mépris certain :”Considérons comme politiquement négligeables les anarchistes et autres situationnistes” (12) . Denrées négligeables , “zozos partouzards” , ou agents de l’Est ? Le lot des situs n’est décidément guère enviable .

L’IS interrompt ses activités en 1972 . Guy Debord va dès lors s’investir progressivement dans les Éditions Champ Libre , créées dès 1969 par Gérard Lebovici . Mais le regard de l’extrême droite ne varie pas : les situationnistes restent à la fois folkloriques et subversifs .

Un curieux grand écart .

 

LA CONVERSION DU REGARD

 

Gérard Lebovici meurt assassiné le lundi 5 mars 1984 .

Aussitôt , l’extrême droite ressuscite les vieux démons . Le journal Présent , fondé en 1984 par des nationalistes catholiques proches du Front National , frappe avec une grande violence . Évoquant les activités d’éditeur de l’imprésario disparu , Jean Cochet trace le terrifiant portrait d’une sorte de chef d’orchestre du terrorisme mondial . Champ Libre n’est à ses yeux qu’une officine servant de soutien logistique aux poseurs de bombes : “A travers ce centre de propagande gauchiste , les contacts de Lebovici s’étendaient à tout le terrorisme international . Il entretenait des relations en Allemagne avec la bande à Baader , mais aussi en Italie avec les Brigades rouges . D’une façon générale , tous les dynamiteurs de la société bourgeoise , de la civilisation chrétienne et occidentale , fascinaient cet israélite” (13) . On notera au passage la lourdeur de l’allusion aux origines juives de Lebovici . Quant au défunt groupe situationniste , il est décrit comme “le plus nihiliste , le plus destructeur des mouvements anarcho-surréalistes , probablement le promoteur principal de la subversion soixante-huitarde .”

Quelques jours plus tard , Serge de Beketch lance dans Minute une attaque encore plus incendiaire , qui confine à la métaphysique : “Lebovici , c’est Alexandre Psar , personnage de Volkoff où l’on voit un éditeur manipulé par le KGB publier inlassablement des livres blancs qui sont autant de mines contre la société occidentale et entretenir à grand frais une camarilla de petits “écrivains” , de minables “journaleux” qui sont sa “caisse de résonance” et qui , pour une assiette de soupe , truffent leurs livres et leurs articles de poison idéologique” (14) .

Pour Serge de Beketch , il n’y a ni mystère Debord , ni énigme Lebovici . L’un et l’autre ne sont finalement que des agents soviétiques , et sans doute aussi des suppôts de Satan ! Cette affirmation rappelle en partie les théories de feu François Duprat .

Il est intéressant de noter que Serge de Beketch provient de la même sensibilité que Jean Cochet : proche du Front national et de Jean-Marie Le pen , il se réclame d’un nationalisme strictement catholique .

Tout le monde à l’extrême droite ne partage pas ce credo . Le courant “nationaliste révolutionnaire” se démarque du nationalisme classique et du nationalisme catholique par son caractère résolument laïc .

Les “NR” se réclament volontiers d’un certain fascisme social et se définissent comme “socialistes” , voire “nationaux-communistes” . Dans les années quatre-vingt , le militantisme NR se distingue aussi par un certain dandysme , et se montre fasciné par le rock “new wave” , tout autant que par les écrits des situationnistes .

Le numéro 3 du fanzine Rebelle s’ouvre ainsi sur des soldats affublés de masques à gaz , avec ce titre : “Vive la guerre” . A l’intérieur , un article intitulé “Les situationnistes sont de retour” contient pour la première fois l’éloge Guy Debord et de ses camarades :”Bien que se référant à la lutte des classes , les situationnistes ont élaboré une doctrine politique dépassant largement le marxisme , qui selon eux recèle en son sein le phénomène bureaucratique” (15) .

A bien des égards , les louanges du journal strasbourgeois rappellent ceux que les jeunes royalistes prodiguaient dès la fin des années soixante : le grand mérite des situationnistes consiste à “dépasser le marxisme” ; ce dépassement les rend fréquentables .

 

L’ENGAGEMENT DE LA NOUVELLE DROITE

 

Si la mouvance NR demeure constituée de petits noyaux activistes qui s’apprêtent pour la plupart en 1985 à fusionner provisoirement au sein du mouvement Troisième Voie , de Jean-Gilles Malliarakis , le Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE) , apparaît depuis sa fondation en 1968 comme un “think-tank” de droite , qui se distingue , entre autres , par ses références au paganisme , par la mise en avant de thèmes ethno-différentialistes et par la récupération systématique de textes et d’auteurs issus de la gauche .

Dominé par la forte personnalité d’Alain de Benoist , la “Nouvelle Droite” lorgne sur Guy Debord à partir de 1988 . La sélection mensuelle du Livre-Club du Labyrinthe recense ainsi en septembre les Commentaires sur la société du spectacle (16), et y voit “une série de réflexions originales , puissantes et qu’on ne se lasse pas de relire” (17) .

Dans le numéro 64 de la revue Éléments , Alain de Benoist clame son intérêt pour les situationnistes : “Jamais comme aujourd’hui , nous n’avons vécu dans ce “comble de la fausse conscience” que dénonçaient les situationnistes dès avant 1968 . L’opinion commune veut que les manifestants de mai aient été trop révolutionnaires . J’aurais plutôt le sentiment qu’ils ne l’ont pas été assez !” (18)

La “conversion” d’Alain de Benoist marque un changement de cap , dans la mesure ou elle délimite un nouveau regard . Contrairement aux jeunes royalistes “modernistes” , l’auteur de Vu de droite ne semble pas privilégier un éventuel “dépassement situationniste du marxisme” .

Il met plutôt l’accent sur la théorie du spectacle . Dédaignant le message de l’IS , qui provient en partie de l’héritage des gauches communistes , il annexe la critique de la société spectaculaire-marchande et l’intègre au corpus “droitiste” .

Il est intéressant de noter que cet engouement inédit va de pair avec la publication durant l’été 1988 du numéro 1 de la revue Krisis , par laquelle Alain de Benoist souhaite tisser des liens transversaux et rompre avec le ghetto de l’extrême droite .

Au nombre des intervenants du premier numéro , on remarque des personnalités de tous horizons : Michel Henry , Ignacio Ramonet , Michel Maffesoli ...

L’engagement d’Alain de Benoist provoque dans l’ultra-droite un brutal revirement . Il est fini , le temps où les situationnistes étaient assimilés à des “zigotos” dépravés . Leurs textes sont maintenant repris , cités , commentés , annotés ...

Le Choc du Mois d’avril 1991 contient un vaste dossier sur le thème :”Le naufrage de l’information , télé-mensonge” . Guy Debord y est largement mis à contribution . Dès l’ouverture , François Chesnay invoque les situationnistes :”La télé est le trou noir de notre société , la Société du Spectacle qu’annonçait et dénonçait fort justement le situationniste Guy Debord dès 1968” (19) .

Quelques temps plus tard , le mensuel Nationalisme et République , qui s’ouvre en une sur le slogan “Contre Washington et Tel Aviv , oui à l’Europe !” , publie une longue citation en caractères gras , tirée des Commentaires sur la société du spectacle (20) .

En février 1992 , Xavier Rihoit rédige dans Le Choc du Mois une “Lettre ouverte à un situationniste” . Tout en prenant acte des divergences qui le séparent du “situationniste” en question , il établit en quelque sorte un certain dialogue critique , qui n’est pas sans rappeler celui que les royalistes avaient voulu nouer : la théorie situationniste est “incomplète” , parce qu’elle s’arrime encore trop au marxisme , et reste éloignée des thématiques de l’extrême droite : “Recevez , monsieur , d’en-deçà d’une barrière encore infranchissable , l’assurance de mes sentiments respectueux” , conclut Xavier Rihoit . La barrière sera-t’elle un jour franchie ? (21)

Les auteurs édités par Champ Libre , les personnages dont Guy Debord a dit se sentir proches , sont maintenant convoqués les uns après les autres . Dans National-Hebdo du 28 avril 1994 , Jean Mabire encense George Orwell , sous un titre édifiant : “Seul contre Big Brother” (22) .

Quant au bulletin Première Ligne , organe parisien du Front national de la jeunesse , il se prend de passion pour Arthur Cravan en janvier 1995 , et vante “la boxe comme art brut” , non sans faire références à ses oeuvres complètes , publiées en 1987 aux Éditions Gérard Lebovici , qui ont succédé à Champ Libre (23) .

Mais c’est encore la Nouvelle Droite qui célèbre Debord avec le plus de constance . Il semble même que l’enthousiasme d’Alain de Benoist , de Charles Champetier et de leurs amis , s’accroisse de jour en jour .

En avril 1998 , parait au Labyrinthe un témoignage collectif sur les événements de Mai : Le Mai 68 de la Nouvelle Droite (24) . Au nombre des collaborateurs de l’ouvrage figurent Alain de Benoist , Charles Champetier , Philippe Conrad , Michel Marmin , Jean-Jacques Mourreau , Jean-Charles Personne , Gregory Pons ... Autant de plumes célèbres ou bien reconnues dans les milieux de l’extrême droite . Chacun évoque “son” Mai 68 ... vu d’en face . La plupart étaient à l’époque les militants de divers groupuscules néo-fascistes . Guy Debord et les situationnistes se voient invoquer et citer par la quasi totalité des intervenants .

Enfin , le numéro 101 d’Éléments consacre en mai 2001 un dossier de “une” à “la pensée rebelle” . Dans son éditorial , Robert de Herte (alias Alain de Benoist) , dresse une sorte d’inventaire des rebelles authentiques : “Dans l’ordre de la pensée , Hugues Rebell , le bien nommé , Georges Darien , Peguy , Bernanos , Orwell , furent en leur temps des rebelles , tout comme à date plus récente , Jack Kerouac , Dominique de Roux , Burroughs , Pasolini , Xavier Grall , Mishima ou Jean Cau . Guy Debord fut un rebelle lui aussi , même si son oeuvre fait aujourd’hui l’objet d’une récupération posthume , signe que nous sommes déjà dans l’au-delà du Spectacle” (25) .

Debord se retrouve ainsi embarqué sur le même navire que Jean Cau , Yukyo Mishima ... ou William Burroughs . Un amalgame révélateur ?

Cet inventaire permet justement d’y voir plus clair . Il apparaît qu’Alain de Benoist et ses amis considèrent Guy Debord sous trois aspects .

a) Debord incarne d’abord un dandy de la littérature , comparable à Nimier ou à Mishima . On insistera sur un certain nihilisme , une posture désespérée , l’art de mettre en scène sa vie quotidienne et son propre destin ...

b) Debord s’inscrit également , aux yeux des néo-droitistes , dans l’héritage conjoint de Max Stirner et de Julius Evola . Le projet situationniste de révolution de la vie quotidienne se place dans la continuité d’un certain anarchisme individualiste . Pour les amis d’Alain de Benoist , cet individualisme débouche naturellement sur une posture aristocratique et sur la quête initiatique de “l’empire intérieur” (26) . L’auteur de Panégyrique est ainsi perçu comme un aristocrate individualiste .

c) Debord est enfin étudié en tant que théoricien critique de la société contemporaine . Au livre La Société du Spectacle , on ne reproche au fond de manière implicite que son soubassement hegelo-marxiste . Pour le reste , la théorie debordienne du spectacle se trouve insérée dans le corpus idéologique néo-droitiste .

 

GUY DEBORD , UN “THÉORICIEN DE L’EXTREME DROITE” ?

 

Nul ne saurait maintenant éluder une question centrale . Quelque chose , chez Debord , ferait-il , par hasard , écho ?

En d’autres mots : existerait-il en fin de compte un certain nombre de passerelles , qui pourraient , d’une quelconque façon , légitimer l’engouement ?

Examinons d’abord l’Internationale situationniste . En ce qui la concerne , l’état des lieux parait sans appel . Pour novatrice qu’elle soit , la théorie situationniste s’enracine sur trois sols .

Premier sol : les mouvements qui , au XXè siècle , prônèrent le dépassement de l’art . On songe en vrac à Dada , aux surréalistes , et à l’archipel lettriste .

Deuxième sol : les travaux de sociologie critique d’Henry Lefebvre . C’est le dialogue avec Lefebvre qui a donné le coup d’envoi de la théorie du spectacle .

Troisième sol : les gauches communistes , en rupture avec le bolchevisme . Celles-ci se démarquent sommairement de l’orthodoxie par le rejet de la dictature du parti communiste et par la mise en avant des conseils ouvriers .

Il devient évident que l’IS pense depuis un tout autre lieu que l’extrême droite . Ses sources , ses références , le contexte dans lequel elle évolue , se situent à l’opposé même de tout racisme identitaire , de tout darwinisme social , de tout autoritarisme politique .

Le cas personnel de Guy Debord n’est guère différent . Le réalisateur de Hurlements en faveur de Sade mérite toutefois une étude spécifique .

Dans les années qui suivent la disparition de l’Internationale situationniste , sa pensée connaît une notable évolution . La parution en octobre 1988 des Commentaires sur la société du spectacle constitue à ce titre une étape capitale .

Il s’agit d’un ouvrage théorique , quoique d’une grande beauté littéraire , qui vient prolonger et actualiser La Société du Spectacle . Debord y évoque notamment l’apparition d’une nouvelle forme de domination , le “spectaculaire intégré” , qui tend à remplacer les deux formes existant précédemment : le “spectaculaire diffus” (caractérisant les sociétés “démocratiques”) et le “spectaculaire concentré” (identifiant les régimes totalitaires) . Le “spectaculaire intégré” marque un progrès dans l’asservissement , puisqu’il s’agit d’une forme beaucoup plus sophistiquée de contrôle : “Car le sens final du spectaculaire intégré , c’est qu’il s’est intégré dans la réalité même à mesure qu’il en parlait ; et qu’il la reconstruisait comme il en parlait” (27) .

Debord observe en particulier que le règne de la quantité , la domination de la technique et la primauté de la rentabilité ont désormais modifié jusqu'au cadre de vie : "Hormis un héritage encore important , mais destiné à se réduire toujours , de livres et de bâtiments anciens , qui du reste sont de plus en plus souvent sélectionnés et mis en perspective selon les convenances du spectacle , il n'existe plus rien , dans la culture et dans la nature , qui n'ait été transformé , et pollué , selon les moyens et les intérêts de l'industrie moderne” (28) .

Cette réflexion peut sembler surprenante , dans la mesure où elle parait vanter les mérites du passé au détriment du présent . Elle traduit chez Guy Debord une indéniable conversion du regard .

Quand a démarré le spectacle ? En tant que visage moderne et abouti de l’idéologie , n'est-il pas apparu en même temps que l’exploitation ? Telle n’est justement pas la vision de l’écrivain : "Mais enfin la société du spectacle n'en a pas moins continué sa marche . Elle va vite car , en 1967 , elle n'avait guère plus d'une quarantaine d'années derrière elle (...)" (29) .

Si la société du spectacle n'avait que 40 ans en 1967 , elle a dû naître au tournant de 1930 . Elle se présente comme la résultante de plusieurs facteurs : la crise de 1929 , l'incroyable accélération du progrès technique au XXème siècle , et la montée en puissance des mass media .

Cette conception n'a rien de marxiste .

En 1967 , Guy Debord identifiait le spectacle à l’idéologie : "Le spectacle est l'idéologie par excellence (...)" , énonçait la thèse 215 de La Société du Spectacle (30) . Si l’idéologie et le spectacle ne font qu’un , on peut en déduire qu’il y a toujours eu des formes archaïques de domination spectaculaire , comme il y a toujours eu exploitation de l'homme par l'homme .

En 1988 , Guy Debord estime pourtant que le spectacle constitue un phénomène essentiellement moderne . Sa critique de la société spectaculaire-marchande a donc subi une importante métamorphose . Hier , elle consistait en une remise en cause globale de la société capitaliste . Aujourd'hui , elle se mue subtilement en une critique de la modernité .

Ce que Debord refuse , c'est la domination de la technique dans sa vocation planétaire , qui va de pair avec un asservissement progressif au profit du quantitatif .

Mettant en exergue ce nouveau visage de la domination qu'est le spectaculaire intégré , il entreprend de démonter les mécanismes de la société moderne . Il déplore en particulier l'abolition de la division du travail , qui coïncide selon lui avec la disparition de toute vraie compétence : "Un financier va chanter , un avocat va se faire indicateur de police , un boulanger va exposer ses préférences littéraires , un acteur va gouverner , un cuisinier va philosopher sur les moments de cuisson comme jalons dans l'histoire universelle” (31) . Cette disparition des spécialistes et de l'artisanat est perçue comme caractérisant un monde moderne dominé par la tyrannie spectaculaire .

Le coeur du livre consiste en une longue et minutieuse description du spectaculaire intégré : "La société modernisée jusqu'au stade du spectaculaire intégré se caractérise par l'effet combiné de cinq traits principaux , qui sont : le renouvellement technologique incessant ; la fusion économico-étatique ; le secret généralisé ; le faux sans réplique ; un présent perpétuel” (32) .

Debord insiste tout particulièrement sur la notion de secret : derrière la scène , sur laquelle s'agitent les pantins , les véritables maîtres , qui n'ont jamais été élus , tirent les ficelles du monde : "Le secret généralisé se tient derrière le spectacle , comme le complément décisif de ce qu'il montre et , si l'on descend au fond des choses , comme sa plus importante opération” (33) .

La domination spectaculaire est le fait d'un petit nombre , qui régente la planète , contrôle le terrorisme et la pègre organisée . Derrière la théorie du spectaculaire intégré se profile la mise au jour d'une conspiration .

Certes , la démarche n’a rien de nouveau . Dans leur combat radical contre le capitalisme , présenté comme une hydre anonyme et néanmoins consciente , les tenants historiques des gauches communistes ont toujours sous-entendu l’existence de maîtres du monde , financiers occultes tirant les ficelles de la domination .

Vision “conspirationniste” , critique de la modernité ... Il est clair qu’à partir de 1988 , la pensée de Guy Debord s’éloigne de plus en plus du marxisme et affirme sa singularité .

Faut-il pour autant la confondre avec une extrême droite avide de nouveauté ? Elle demeure en réalité profondément rétive aux amalgames . Dans Panégyrique , tome premier , paru en août 1989 , Guy Debord emploie ainsi pour la première une expression curieuse . Décrivant le café Moineau , qu’il fréquenta au début des années cinquante , il insiste sur son amour des bandits , des voyous , des délinquants : “Ce milieu des entrepreneurs de démolition (...) s’était alors mêlé de fort près aux classes dangereuses” (34) .

Les classes dangereuses ? La formule revient sous la plume de nombreux historiens et sociologues . Guy Debord lui-même l’a probablement découverte en lisant Louis Chevalier (35) .

Elle désigne ordinairement le “milieu” , celui du crime et des gangs . Elle demeure ici frappante , dans la mesure où son emploi parait incompatible avec les thèses de Marx , pour qui seules comptent les contradictions entre le prolétariat et la bourgeoisie , les marginaux constituant un “lumpen-proletariat” qui ne saurait jouer de rôle positif dans le processus révolutionnaire .

Privilégiant les “classes dangereuses” , Debord rompt avec le schéma classique qui postule le primat du prolétariat . Et par quoi remplace-t’il cette vision orthodoxe ? Par une apologie de la pègre , des malandrins , des voyous ...

Guy Debord se situe décidément à mille lieues des valeurs de l’extrême droite .

Christophe Bourseiller

 

NOTES

1) Charles Champetier , “Debord est mort ... Vive Debord !” , Éléments n°82 , mars-avril 1995 .

2) De la Misère en milieu étudiant considérée sous ses aspects économique , politique , psychologique , sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier , supplément à 21-27 Étudiants de France n°16 , 1966 .

3) Cité dans “Jugements choisis avancés récemment à propose de l’IS” , Internationale situationniste n°11 , octobre 1967 .

4) Idem .

5) François Duprat , Les Journées de Mai 68 , Les Dessous d’une révolution , introduction et postface de Maurice Bardèche , Nouvelles Éditions Latines , Paris , juin 1968 .

6) Idem .

7) François Duprat , L’Internationale étudiante révolutionnaire , Nouvelles Éditions Latines , Paris , octobre 1968 .

8) Idem

9) “La Comédie de la révolution , Mai 1968” , numéro spécial de Défense de l’Occident , juin 1968 .

10) Cité dans “Jugements choisis concernant l’IS et classés selon leur motivation dominante” : “la démence” , Internationale situationniste n°12 , septembre 1969 .

11) La NAF et le gauchisme , IPN Diffusion , Paris , juillet 1972 . “

12) “Les Gauchistes et Ordre Nouveau” , Ordre Nouveau Informations n°8-9 , mars-avril 1971 .

13) Cité dans Gérard Lebovici , Tout sur le Personnage , Éditions Gérard Lebovici , Paris , novembre 1984 .

14) Idem

15) “Les Situationnistes sont de retour” , Rebelle n°3 , 1985 .

16) Guy Debord , Commentaires sur la société du spectacle , Éditions Gérard Lebovici , Paris , octobre 1988 .

17) Lettre n°39 , septembre 1988 .

18) Alain de Benoist , “Mai 68 , c’est bien fini !” , Éléments n°64 , Noël 1988 .

19) François Chesnay , “La télé vous regarde” , Le Choc du Mois n°39 , avril 1991 .

20) La phrase , extraite des Commentaires sur la société du spectacle , figure en exergue d’un article de Bernard Notin , “L’empire de la servitude” , Nationalisme et République n°9 , 18 septembre 1992 .

21) Xavier Rihoit , “La Haine et le silence , Lettre ouverte à un situationniste” , Le Choc du Mois n°49 , février 1992 .

22) Jean Mabire , “George Orwell , Seul contre “Big Brother” , National-Hebdo n°510 , 28 avril 1994 .

23) “Arthur Cravan , La boxe comme “Art brut” , Portrait d’un aventurier en cavale” , Première Ligne n°13 , janvier 1995 .

24) Le Mai 68 de la nouvelle droite , Éditions du Labyrinthe , Paris , avril 1998 .

25) Robert de Herte , “Court Traité de la rébellion” , Éléments n°101 , mai 2001 .

26) Voir à ce propos Alain de Benoist , L’Empire intérieur , Fata Morgana , novembre 1995 .

27) Guy Debord , Commentaires sur la société du spectacle , op. cit.

28) Idem

29) Idem

30) Guy Debord , La Société du spectacle , Éditions Buchet/Chastel , Paris , novembre 1967 .

31) Op. cit.

32) Idem

33) Idem

34) Guy Debord , Panégyrique , tome premier , Éditions Gérard Lebovici , Paris , août 1989 .

35) Voir à ce propos Louis Chevalier , Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XXè siècle , avec 13 plans et graphiques en dépliant , Plon , Paris , 1958 .