L'Antiblog de Christophe

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Posté le : 26-10-2014 Catégorie: TEXTES ET ARTICLES DIVERS

LE TOURBILLON JAPONAIS

 

 

 

« Faites entrer les membres de ce respectable sénat. (...)

Relevez-vous, mon frère.

Je vais vous donner la purification mentale.

Nous monterons à l’autel de la vérité.

Nous répandrons pour elle notre jeunesse.

Purifions nos cœurs et nos âmes pour être admis sur le plan de l’élévation.

(...) Le Juge nous scrute du centre du Triangle de Flamme et pèse nos actes présents et passés.

(...) Soyons Purs... Purs... Purs... »

 

 

Il y a quelques années, je fis la connaissance d’une belle et vive jeune femme, mince comme une liane, acérée comme un cran d’arrêt.

Elle gagnait sa vie comme attachée de presse dans les sciences humaines, mais elle souhaitait devenir écrivain. Son premier roman manquait de style et de rigueur. Il n’a pas manqué d’attirer l’attention. Elle affichait les idées réactionnaires à la mode, et se joignait parfois à des groupes de jeunes gens bien sous tous rapports, nuque rasée, sages complets assortis de cravates, qui chahutaient sporadiquement du côté du Panthéon, en hommage aux Camelots du Roy.

Elle se disait volontiers monarchiste et catholique, mais ses bas, ses cuissardes et son sourire ambigu indiquaient qu’il ne s’agissait pour elle que d’une posture de dandy.

Dans le meilleur des cas, le dandysme dissimule une forme de désespoir. Le plus souvent, il se contente de poser un mouchoir sur le vide.

Apprenant fortuitement un soir dans un restaurant argentin mes activités maçonniques et révolues, elle me surprit par un geste de répulsion. Avec vigueur, elle se signa. Voulait-elle se prémunir contre une intrusion du Malin ? L’inquiétude me gagna. On eût juré qu’elle découvrait enfin ma véritable nature et que les relents d’ordure l’incommodaient. Elle tenta néanmoins d’argumenter : « Pourquoi t’es-tu fait un jour initier dans la franc-maçonnerie, quand il était si simple de rester baptisé ? »

La candeur de la question appelait-elle un haussement d’épaules ? Je répondis par un demi-sourire, qui pouvait éventuellement passer pour mystérieux. Et je me tins coit.

La vérité, c’est que je n’ai jamais été baptisé. J’ai grandi dans l’univers de l’athéisme proclamé, de la laïcité militante, du progressisme sans entraves. Le mariage pour tous, je l’ai observé en continu autour de moi dès l’enfance. Dans le milieu du théâtre, l’homosexualité relevait de l’évidence quand la société la tenait encore pour une psychopathia sexualis.  Alors même que les pionniers de la cause gaie la brandissaient comme une contre-culture transgressive, elle s’affichait parmi nous de façon naturelle. De même, l’avortement était officiellement interdit. Mais il s’agissait pour nous d’un usage ancien et accepté.  Il va sans dire que la liberté sexuelle et le dépassement du couple apparaissaient comme les premiers droits de l’homme, et de la femme. Appelons tout ceci en résumé une enfance dans l’après mai...

Quand la vie m’a plus tard chargé de cicatrices qui s’ajoutaient les unes aux autres, j’ai cherché refuge dans la spiritualité. Mais laquelle ? Vers quelle église allais-je me tourner ? Les religions fonctionnent de manière clanique, elles déterminent des identités. On y naît, on y grandit, on s’y marie, on y meurt. Dieu varie en fonction de la classe et du quartier.

Moi, j’appartenais à la caste des hommes libres, sans attaches, sans horizon, sans appartenances ni rituels. Je ne pouvais me targuer que d’origines.

A l’âge de 27 ans, la franc-maçonnerie m’a paru constituer une forme de religion laïque, j’ai voulu le croire, j’ai voulu y croire. On s’y rassemblait apparemment autour de présupposés éthiques. On y était en quelque sorte chrétien sans Dieu. Je me souviens d’un frère lointain, PDG d’une PME construisant des guérites pour les marchés de Noël, qui m’avait glissé cette phrase : « Je ne sais pas s’il y a un Dieu, mais je fais comme s’il existait ».

J’ai choisi la voie initiatique à l’aveugle, sans la connaître, en imaginant qu’on y pratiquait une sorte d’autogestion spirituelle.

Dès l’abord, on m’a cependant placé un doigt sur la bouche.

Sous aucun prétexte, je ne devais révéler les secrets qui m’étaient communiqués, sous peine d’avoir la gorge tranchée...

Observant les épées tendues vers moi lors du rituel d’initiation, je demeurais quelque peu perplexe.

Etais-je revenu en enfance, quand les copains, dans la cour de l’école, me demandaient de « jurer », pour prouver que je ne leur mentais pas ?

Je n’avais rien contre le fait de garder un secret, mais que désignait-on exactement ? Un secret plus secret que le secret d’état ? L’inavouable révélation de turpitudes abjectes ? Une forme d’omerta française ?

Je dus bientôt me rendre à l’évidence. Il s’agissait de taire quelques mots de passe, des poignées de main, des signes de reconnaissance, qui se trouvaient par ailleurs divulgués en librairie depuis au moins trois siècles.

La notion de secret s’en trouvait fort dévaluée. Je compris cependant assez rapidement que les petits secrets ne constituaient que la partie immergée d’un iceberg mystérieux.

Le secret maçonnique ne se résume pas à de la discrétion sur un rituel.

Il me semble comparable au « mont analogue » de René Daumal. Sa substance n’est autre que cette part intime et indicible que j’apporte dans les temples. Il en va du spirituel, de l’inconnaissable, de l’accès aux grands mystères.

Dès lors, comment pourrais-je éventuellement le trahir quand il se révèle informulable ? Les épées dirigées vers moi appelaient en somme au djihad, cette guerre intérieure visant à purifier l’âme. Le fameux secret constitue ainsi l’essence même d’une démarche spirituelle atypique.

Ma mère était une femme libre et généreuse.

Comédienne de théâtre, elle menait une vie sans entraves. Sans doute les parangons de vertu réprimanderaient-ils aujourd’hui son comportement, qui n’était pas guidé par l’hypocrisie pontifiante et mielleuse des moralisateurs publics.

Elle aimait à dire que les unions amoureuses étaient régies par... un secret. Commentant un couple improbable, qui venait sous nos yeux de s’assembler, elle murmurait : « Ils ont un secret ».

Enfant, je me suis souvent demandé en quoi consistait le secret mystérieux partagé par le duo éphémère. A propos d’une idylle récente unissant deux acteurs, elle évoqua un jour la jeune et belle femme dont il était question : « Elle lui fait le tourbillon japonais ».

Dès lors, tout s’éclaire. Le secret, c’est le tourbillon japonais.

J’ai souvent essayé de visualiser le phénomène, qui me semble être un équivalent amoureux du passage du nord-ouest en littérature. Je ne crois pas l’avoir personnellement expérimenté, ou peut-être n’ai-je point osé le nommer. J’ai toutefois gardé en moi cette image du secret, défini comme le lien qui unit les amants.

Il n’est rien de plus collectif, rien de plus indicible que le tourbillon japonais.

Christophe Bourseiller