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Posté le : 08-12-2019 Catégorie: L'HERITAGE DE GUY DEBORD

UNE RÉVOLUTION PARISIENNE

 

Existe-t-il personnage plus déroutant, plus fascinant que Jacqueline de Jong ? Dans son jeune âge, elle voulait être actrice. Au vrai, elle en imposait, avec sa beauté singulière, ses manières de papoue (c’est d’ailleurs ainsi qu’on la surnommait), et sa voix rauque de contralto éraillée.

Alors qu’elle menait à Paris dans les années 1960 l’aventure fascinante de sa revue The Situationist Times, s’est-elle rendu compte qu’elle devenait elle-même une égérie parisienne, extravertie, extravagante, expérimentale et créative ? Il est vrai que Paris à l’époque mène le bal sur le plan culturel. Tandis que la musique explose à Londres, c’est Paris qui accueille les peintres, les sculpteurs et les écrivains les plus novateurs. La capitale française devient entre 1962 et 1970 un chaudron, une soupe Wantan composée d’ingrédients multiples et épicés.

Depuis son atelier de la rue de Charonne, Jacqueline observe la cité bouillonnante. Il y a cette revue, qui parait depuis 1962. Avec The Situationist Times, la créatrice s’emploie à poursuivre un projet d’encyclopédie, en lien avec les recherches d’Asger Jorn.

Or, le numéro 6 de sa revue, qui sort en 1967, semble rompre avec le projet initial. On n’y lit aucune étude. Aucun manifeste. Aucune exégèse. Il s’agit paradoxalement d’un imagier dépourvu de mots.

Ce numéro, composé de trente-cinq lithographies originales, a germé dans l’esprit de Jacqueline de Jong pour plusieurs raisons.

Elle a d’abord toujours gardé un lien fort avec la naïveté de l’enfance, avec ses gribouillis, ses taches d’encre et ses fautes de syntaxe. Composer un numéro sans mots, c’est pour elle inventer une sorte de livre pour enfants. Point n’est besoin en effet de savoir lire pour feuilleter le bel ouvrage. Mieux vaut en revancher oublier ce que l’on appris, pour retrouver la fraicheur et l’ardeur de l’enfance.

Au départ, il y a cependant une rencontre. Jacqueline Jong est tombée par hasard en 1964 sur un livre du poète et plasticien sino-américain Wallasse Ting, allié pour l’occasion au peintre américain Sam Francis : 1 Cent Life. Il s’agit d’un ouvrage expérimental, dans lequel Ting et Francis ont demandé à vingt-sept amis de s’exprimer sur un format unique.

Jacqueline de Jong a procédé pour son sixième numéro de semblable façon. La revue veut offrir ses pages à une génération dont le point commun est de résider à Paris. C’est bien le pavé parisien que foulent ces créateurs venus du monde entier. La démarche s’inscrit ainsi dans la continuité de l’encyclopédie. Il s’agit de réunir trente-cinq plasticiens, aux confins de Cobra, de Fluxus, des situationnistes, du groupe Panique, du Pop Art, du psychédélisme et de l’expressionnisme abstrait. Voici en vrac Pierre Alechinsky, René Bertholo, Guido Biasi, Samuel Buri, Lourdès Castro, Martin Engelman, José Gamarra, Klaus Geissler, Theo Gerber, Reinhoud d’Haese, Hannelore, Maurice Henry, Mariano Hernandez, Peter Klasen, Wilfredo Lam, Lea Lublin, Paul de Lussanet, Milvia Maglione, Alejandro Marcos, Cristina Martinez, Roberto Matta, Lucio del Pezzo, Hannes Postma, Antonio Saura, Antonio Segui, Arne Haugen Sorensen, Yasse Tabuchi, Roland Topor, Jack Vanarsky, Jan Voss, Ulf Trotzig, sans oublier Asger Jorn et Jacqueline de Jong. On glane même un détournement moqueur d’Yves Klein, sous la forme d’une page uniformément bleue avec cette mention ironique : « Le point zéro »...

Jacqueline de Jong a mis deux ans pour rassembler les contributions. Elle n’a essuyé en tout et pour tout que deux refus : ceux de Karel Appel et de Mark Brusse.

Le numéro 6 a en tout cas rencontré sans attendre un franc succès parisien. Il a fait l’objet de vitrines spéciales dans deux prestigieuses librairies du Quartier latin : La Hune et Le Divan. Il a surtout beaucoup contribué à populariser un mot, jusqu’alors demeuré confidentiel, de « situationniste ».

Beaucoup ont découvert le caractère protéiforme de ce courant mystérieux. En 1967, les situationnistes sont présents par le biais de tracts, de brochures, et de quelques livres qui commencent à sortir, en particulier La Société du spectacle de Guy Debord et Traité de savoir vivre à l’usage des jeunes générations, de Raoul Vaneigem. Pour Debord et Vaneigem, l’art est mort et doit être remplacé par la vie même. Jacqueline de Jong, Asger Jorn, le groupe Spur et quelques autres ne sont pas de cet avis. Ils pensent au contraire qu’un art authentiquement révolutionnaire peut se déployer. Sans entrer dans ce débat, observons que grâce à Jacqueline de Jong et à sa revue unique, la dimension de la révolution de l’art se trouve affirmée, en Technicolor et Panavision.

Christophe Bourseiller